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01/12/2008
Rôle controversé des media ivoiriens...Vérité d'hier, réalité d'aujourd'hui
Les soubresauts connus par la Côte d’Ivoire ces dernières années sont certes, d’abord le fait des acteurs politiques. Mais les médias, par leur pouvoir amplificateur,et aussi et surtout parce qu’ils se sont mis chacun à choisir un camp et à le défendre, ont joué un rôle non négligeable dans les développements de la crise.
Les lignes de front médiatiques
L’Histoire aura donné raison, cette fois, à Henri Konan BEDIE, qui en son temps, a déclaré qu’ « il existe en Côte d’Ivoire une presse poubelle qui menace la stabilité du fait qu’elle n’utilise que la provocation et la diffamation ». En effet, depuis que le vent d’Est a soufflé sur son pays au début des années 90, favorisant ainsi la floraison des journaux et l’implantation des antennes de radios et télévisions internationales, les médias se sont particulièrement illustrés dans des tâches concourant à la détérioration du climat politique. Et c’est malheureusement la presse publique qui a donné le ton. Le Directeur de Publication du quotidien national écrivant ceci en 1995 : « Fraternité Matin a été créé en 1964 et, l’objectif au départ, n’était autre chose que de faire la promotion du Gouvernement PDCI à l’époque. C’est encore un Gouvernement PDCI qui est au pouvoir. Et qui dit promotion de l’action du Gouvernement dit promotion du PDCI ». On ne peut mieux nier le droit du public à une information plurielle et équilibrée…
On a pensé, légitimement, que la naissance de nombreux quotidiens privés allait rétablir l’équilibre. Mais en fait, dans le sillage du multipartisme, a fleuri essentiellement une presse d’opinion, dont la collusion avec les partis politiques ne faisait aucun doute. 178 titres sont dénombrés en 1996.
Cependant, notera Mamoune FAYE plus tard, cette « diversité ne rime pas avec richesse et objectivité ». Le discours « ivoiritaire » étant passé par là, l’observateur décèle non seulement des relents de chauvinisme et de xénophobie, mais aussi « une tribalisation de la presse, comme si des journalistes avaient volontairement mis sous le boisseau l’éthique et la déontologie au profit d’attaques gratuites et de diffamations opiniâtres». Reporters Sans Frontières ne dit pas autre chose : « La plupart des quotidiens ivoiriens soutiennent ouvertement un camp politique avec un ton très virulent, voire injurieux envers les adversaires ». D’ailleurs, dans son classement 2003 de l’exercice de la liberté de presse, RSF place la Côte d’Ivoire au 137ème rang mondial, non pas parce que la liberté y fait défaut, mais parce que le journalisme ne s’y pratique pas dans des conditions satisfaisantes. A titre d’exemples, le correspondant de RFI à Abidjan, Jean HELENE, est abattu le 21 octobre 2003 par un policier, et à de nombreuses reprises, des sièges de médias ont été saccagés ou fermés. Le journaliste franco-canadien, Guy-André KIEFFER, a été porté disparu à Abidjan depuis le 16 avril 2004, et lors des manifestations du 25 mars 2004, une dizaine d’agents de médias ont été victimes de violences policières. S’il est vrai que les organisations professionnelles locales ont elles-mêmes pris conscience des dérives dans lesquelles la politique a entraîné les médias ivoiriens, il leur est pourtant difficile d’y renoncer : ici, les journaux ne sont, pour la plupart d’entre eux, que des moyens de lutte politique, à travers lesquels les hommes politiques règlent leurs comptes. Alfred DAN MOUSSA résume ainsi la situation : « Certains leaders politiques soutiennent, en public, la liberté de presse et le respect de la déontologie pour, ensuite, retourner très vite leur veste dans les salons privés, en finançant des journaux décriés en public et en recevant à déjeuner et à dîner leurs patrons et leurs journalistes ».
Le renoncement à la liberté et à l’objectivité des journalistes viendrait aussi de leur situation matérielle : dans un environnement économique difficile,les médias optent pour un tuteur, et les journalistes, peu ou pas payés,deviennent vulnérables et manipulables à souhait. « L’homme qui a faim n’est pas un homme libre ! » avait dit HOUPHOUET-BOIGNY.
La perversion de la presse ivoirienne sera, à chaque instant, à la mesure de la crise que connaît le pays. Crise dont on devait définitivement tourner la page lors du Forum de Réconciliation Nationale de 2001, au cours duquel, parlant spécifiquement des médias, le Président de l’UNJCI (Union Nationale des Journalistes de Côte d’Ivoire) dira : « Dans la fracture du tissu social, dans l’exacerbation des rivalités politiques, religieuses et tribales, dans la dissémination de la haine, pour tout dire dans la dégradation des relations entre Ivoiriens, nous avons notre part de responsabilité que nous assumons et nous voulons humblement et courageusement plaider coupables. Nous avons, par nos écrits, nos commentaires partisans et nos partis pris manifestes, contribué à lézarder le mur de la cohésion nationale, à accroître le fossé entre les Ivoiriens ». Le mea culpa prononcé, on s’attend à ce que les journalistes s’amendent par des actions concrètes. Là encore, les choses ne sont pas aisées car,d’une part, on enseigne aux journalistes qu’ils doivent écrire pour leurs lecteurs, d’autre part, le consommateur de la presse en Côte d’Ivoire semble se satisfaire de ce que les médias lui servent. Pour Bandaman KOUAKOU qui l’a bien observé, le lecteur ivoirien est d’abord un militant politique, qui « entretient avec le journal de son parti des liens de camaraderie, le journal est un compagnon de lutte, il a envers lui un devoir de soutien, qu’il mente ou qu’il insulte, qu’il calomnie ou qu’il dénigre, le journal du parti est la vérité du parti, et la vérité du parti est celle qui vaille d’être soutenue ». Dans ces conditions, peut conclure Ferro BI, « les journaux les plus équilibrés sont les plus gros candidats au dépôt de bilan ». Ce n’est pas faute d’avoir essayé que Gouvernements et organisations professionnelles ne sont pas arrivés à ramener les médias sur le droit chemin : la loi sur la presse de décembre 1991, modifiée en 1999 et en 2000, avait déjà tenté « d’encadrer » le travail des journalistes et de prévenir ses tendances destructrices, mais elle n’a pas été opérationnelle, puisque perçue très tôt par les acteurs des médias comme une volonté de bâillonnement. En septembre 1995, ces mêmes acteurs, à l’issue d’un séminaire sur la responsabilité du journaliste en période électorale, se sont « engagés à se mettre au-dessus des querelles partisanes et des clivages idéologiques, afin de privilégier les normes et pratiques professionnelles définies par le code de déontologie ». Dans la foulée, ils ont mis en place une structure d’autorégulation, l’OLPED (Observatoire de la Liberté de Presse, de l’Ethique et de la Déontologie). D’octobre 1995 à décembre 2000, l’OLPED a rendu publics 138 communiqués et 2 025 décisions, qui malheureusement, n’ont pas changé grand-chose aux pratiques malsaines de la presse. Au siège de l’OLPED, constate Marie-Laure DIGBEU, « s’entassent les fiches d’appels à l’ordre et au respect des règles du journalisme publiés chaque semaine. Peut-être seront-ils dépoussiérés et leur véritable impact débattu une fois que les canons se seront tus... ». De nombreux séminaires, ateliers et colloques, sur le thème de la presse et de la paix, ont également eu lieu depuis l’éclatement de la crise actuelle, notamment avec l’appui de l’IPAO et du PNUD, mais les engagements nobles qu’y ont pris les journalistes sont restés pour la plupart lettre morte. Il existe même, depuis juin 2003, une Association des journalistes pour la paix et la réconciliation, et des Prix de la paix attribués à des acteurs de médias tous les six mois, cela n’a pas empêché le Premier Ministre d’appeler les journalistes à un « cessez-le-feu » le 20 mars 2003 à Yamoussoukro.
L’enjeu de la parole
L’Observatoire pour la Liberté de la Presse, l’Ethique et la Déontologie (OLPED) avait déjà attiré l’attention de la société ivoirienne, lors du Forum de Réconciliation Nationale, le 17 octobre 2001, sur le jeu risqué de la parole dans le pays : « C’est vrai que, sous prétexte de parti pris politique, certains journaux ont la réputation bien établie d’injurier à longueur de colonnes leurs confrères, des institutions et des personnalités. Mais c’est vrai aussi que c’est ce genre de journaux que les consommateurs aiment acheter, se montrant ainsi les complices avérés de la médiocrité de la presse ivoirienne ». Et l’OLPED mettait en cause les hommes politiques qui, tout en se faisant en public les chantres de la liberté de la presse et les gardiens de son éthique et de sa déontologie, sont les premiers à l’encourager en privé – y compris économiquement – à tenir des discours de destruction et de division, ou « une ligne éditoriale faite d’injure, de tribalisme, de xénophobie, d’incitation à la révolte, à la haine et au crime ». C’est un fait avéré : la liberté de presse et la liberté politique ne sont apparues que très récemment en Afrique. A la faveur des libertés retrouvées en 1990 – liberté d’expression, liberté d’association, de formation politique, etc. – les hommes de presse et les politiciens
font le difficile apprentissage d’une liberté, qui bien souvent, s’apparente davantage à l’usage anarchique du tout est permis qu’à un sens aigu ou seulement un tant soit peu scrupuleux de leur responsabilité. La création de l’Union Nationale des Journalistes de Côte d’Ivoire (UNJCI) en 1991 et celle de l’OLPED en 1995 n’ont pas encore permis à la presse de parvenir à son auto-régulation ni aux journalistes de recevoir toute l’éducation et la formation auxquelles presse et confrères ont pu accéder dans les pays du Nord… Quant aux hommes politiques, il n’est encore aucune instance qui soit établie pour leur formation ou le contrôle de leur gestion de la parole… si ce n’est peut-être le verdict, de temps à autre, des électeurs. Alfred DAN MOUSSA, Président de l’OLPED In Débats, revue du CERAP, n° 6-7, Juillet/août 2003. A présent, les yeux sont fixés sur le Gouvernement de Réconciliation Nationale qui doit s’attaquer à l’épineuse question des médias. Car, la Table Ronde de Marcoussis, après avoir condamné en particulier « les incitations à la haine propagées par certains médias », a assigné à ce Gouvernement la mission de renforcer le rôle des autorités de régulation, de garantir la neutralité du service public des médias et de favoriser leur indépendance financière, notamment par le déblocage d’un « fonds de développement de la presse » d’un milliard de francs CFA. Un terrain sur lequel on attend encore l’équipe de Seydou DIARRA, qui a reçu en décembre 2003 les contributions des organisations professionnelles du secteur des médias pour la rédaction des nouvelles lois sur la presse. Celles-ci seraient d’ailleurs entièrement prêtes et auraient été adoptées au cours de la session de mars/avril 2004 de l’Assemblée Nationale si le travail gouvernemental n’avait pas été perturbé par le boycott des « marcoussistes », puis le limogeage en mai 2004 de trois de leurs Ministres, dont celui de la communication.
Tiré de : COMPRENDRE ET TRAITER LA CRISE EN CÔTE D’IVOIRE
Auteur, Idimama KOTOUDI, © Institut Panos Afrique de l’Ouest - Novembre 2004
17:17 Publié dans Analyse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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